minor cinéma
Christian Merlhiot
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Silenzio

En 1998 je suis allé au Japon pour la première fois. J’ai traversé rapidement Tokyo avant de rejoindre Kanazawa où j’étais invité à travailler. Mon arrivée à été marquée par un grand dîner avec les francophones de la ville.
Le lendemain et les jours suivants étaient fériés et l’université fermait. Je suis resté seul, paniqué mais ravi. Je ne parlais pas un mot de japonais et personne ne comprenait l’anglais. Sans références linguistiques, j’ai arpenté une ville où tous les repères sémantiques étaient opaques. J’ai marché pendant des heures, en tendant l’oreille à tous les bruits familiers et à toutes les musiques connues, comme pour suivre un chemin.
Lorsque je suis arrivé à l’université quelques jours plus tard, j’avais conçu deux projets de films. Le premier donne à voir des espaces musicaux dans la ville et trace une cartographie des lieux où je m’étais « repaysé ». Le second donne à entendre un groupe d’étudiants invités à lire des textes en français sur le Japon. Parce qu’ils ne connaissent pas cette langue, chaque mot, rendu à son expression phonétique, ouvre sur un abîme et un murmure insensé de la parole. Le « Pays du soleil levant » rêvé par l’Occident s’effrite dans une violence et un déchirement du langage qui projette, au premier plan, la présence des corps.
Depuis ce premier voyage, je suis retourné au Japon à plusieurs reprises pour y interroger cette expérience et en trouver les racines. J’ai cherché à apprivoiser mon sentiment de peur face à cette incompréhension de la langue et cette absence de repères.
Mais cette langue que je n’apprendrai pas, cette langue évidée est progressivement devenue un lieu sensible, un lieu d’étrangeté et de proximité troublant. C’est le lieu d’une acuité sensuelle et d’une érotisation des corps. Cette expérience a nourri plusieurs films. Le dernier, « Chronique des love hôtels au Japon », articule une exploration de la langue et une quête du plaisir amoureux.
Le film que je projette aujourd’hui tentera de révéler l’espace tactile de la parole dans une langue étrangère: le blanc des mots.
La langue japonaise, à mon oreille, ne parle pas. Elle élude son propre sens, elle ne peut venir à bout de ce qu’elle semble vouloir dire, bref, elle ne cesse de taire. Le langage perd sa fonction de représentation. S’il demeure néanmoins un moyen de communication, c’est dans la mesure où adviennent, dans son sillon, un faisceau d’impressions sensorielles et de résonances mentales.

Synopsis
Silenzio… À travers ce mot italien à la musicalité suave, s’amorce un étrange voyage au Japon qu’accompagne un effacement de la langue et l’émergence du paysage.
Deux personnages donneront corps au film : une petite fille au bord de l’adolescence et un homme, encore jeune, au corps fragile de l’enfance. Elle est française, lui japonais. Ils ne partagent pas la même langue et apprennent à communiquer, pourtant, de façon naturelle. L’absence de paroles n’est pas un handicap entre eux, elle libère une énergie sensorielle et gestuelle, une complicité affective.
L’homme accompagne la jeune fille à travers le Japon. Elle va retrouver un parent, une connaissance. Elle a voyagé seule depuis la France. Ensemble ils s’éloignent de la rumeur turbulente des grandes métropoles japonaises, Tokyo, Yokohama, Osaka, pour dériver lentement vers le sud. D’emblée les paysages de l’archipel semblent assourdis par le voyage, la vitesse leur retire toute sonorité directe. Le glissement du Mont Fuji par la fenêtre est suspendu au travelling continu du train. Hiroshima apparaît tel un quai de gare silencieux où une file d’hommes en costume sombre se déplace sans bruit derrière la vitre insonorisée du train. C’est dans le retrait de ces premiers moments, à l’écart de la rumeur du monde, dans cette suspension des mots, que les personnages découvrent un espace pour communiquer malgré l’impossibilité de se parler. Le sommeil alanguit les corps, les assouplit l’un vers l’autre tandis qu’en pointillé, le paysage capte l’attention des regards.
À l’extrémité de la ligne à grande vitesse du Shinkansen, les deux personnages débarquent à Fukuoka sur l’île de Kyushu. Commence alors la seconde partie de leur périple.
Une auberge ancienne dans la ville. Entre deux chambres la paroi coulissante d’une cloison tendue de papier japonais. De longs peignoirs imprimés dépliés pour le bain. Le matin, à l’image des moyens de transport - un train régional qui serpente le long de la mer, une petite gare de correspondance, un autocar dans la montagne - le rythme du déplacement s’adoucit et rien ne semble plus précipiter le voyage.
Les personnages inventent peu à peu une forme de complicité, une manière propre de se comprendre et d’être ensembles. On le remarque par un geste, un regard, une attention nouvelle. La musique qu’ils écoutent ensemble colore un espace auquel ils s’identifient progressivement. Le voyage ne rapproche plus seulement deux points de la carte, il mêle indistinctement l’excursion, la promenade, l’ascension.
La géographie du territoire de l’île, volcanique et montagneuse, l'expérience physique de cet espace tellurique - les tremblements de terre sont fréquents - cristallisent une dimension sensorielle de toute première importance dans la relation entre les personnages.

Le dipositif
Silenzio”, est un film dispositif. Il documente l’échange sensible entre deux personnages séparés par la langue. Le voyage à travers l’archipel japonais en est le centre de gravité et le fil conducteur. Il s’agit de capter toutes les situations induites par le dispositif du film. « Silenzio » se construit à la manière d’une observation et d’un témoignage sur les conditions de sa propre mise en œuvre. C’est un film réflexif, comme l'est toute image consciente de sa propre valeur de captation et d’enregistrement.
Si la réaction des personnages est, par nature, impossible à prévoir et à scénariser avant la rencontre et l’expérience du voyage, il est essentiel, par contre, d’acquérir une certaine connaissance de l’espace, la nature, les paysages du film. Ils constituent l’écrin de cette parole suspendue, l’espace physique de cette blancheur des mots. Le scénario du film transite par le paysage, l’espace, le silence et la rumeur de la ville, le rythme du voyage, l’isolement et l’immersion dans la langue japonaise.
Préparer ce film invite à s’immerger quelques semaines au Japon pour apprivoiser la qualité physique et lumineuse des lieux, la vibration sensorielle, le grondement sourd et l’instabilité du paysage. C’est aussi aller à la rencontre des modèles possibles de cette expérience. Une recherche qui pourrait s’orienter, comme point de départ, du côté de la danse contemporaine tant il semble naturel, pour un danseur, de traduire l’interaction du corps et de l’espace. Préparer ce film, enfin, c’est replonger dans la multitude de strates sonores qu’offre le voyage au Japon, les identifier et les interroger comme les signes en puissance d’une langue musicale à venir.